Tourisme ivoirien : il est temps de construire les destinations… et de donner toute leur place aux territoires et aux médias spécialisés

La Côte d’Ivoire affiche de grandes ambitions pour son industrie touristique. Portée par la stratégie « Sublime Côte d’Ivoire », elle investit dans les infrastructures, modernise ses équipements, multiplie les campagnes de promotion et accueille des événements d’envergure internationale. Ces efforts témoignent d’une volonté politique forte de faire du tourisme un moteur de croissance économique, de création d’emplois et de rayonnement international.

Mais une question mérite aujourd’hui d’être posée : sommes-nous en train de promouvoir des destinations suffisamment structurées ou continuons-nous essentiellement à administrer des territoires qui peinent encore à révéler tout leur potentiel touristique ?

Cette interrogation, soulevée dans une tribune du Dr Pascald Djadou, Docteur-Ingénieur en Communication et Management du Tourisme, dépasse le simple cadre d’une réforme administrative. Elle ouvre un débat stratégique sur la gouvernance du tourisme ivoirien et sur les conditions nécessaires à la compétitivité durable des destinations.

Une gouvernance qui mérite d’évoluer

Les Directions régionales et départementales du Tourisme accomplissent des missions essentielles de représentation de l’État, de contrôle, de régulation et d’application des politiques publiques. Leur rôle est indispensable au fonctionnement institutionnel du secteur.

Cependant, le développement d’une destination touristique répond à une logique différente de celle de l’administration.

Créer une destination attractive suppose une vision économique, une ingénierie de projets, une stratégie marketing, une animation permanente du territoire, une mobilisation des investisseurs, ainsi qu’une collaboration étroite entre les collectivités territoriales, les opérateurs privés et les communautés locales. Or, ces missions dépassent largement les compétences traditionnellement confiées à une administration déconcentrée. Pendant que l’État définit les orientations nationales, les territoires doivent pouvoir devenir les véritables laboratoires du développement touristique.

Des richesses encore sous-exploitées

La Côte d’Ivoire possède une diversité exceptionnelle de paysages et de patrimoines. Les plages d’Assinie, les forêts de Taï, les montagnes de Man, le patrimoine historique de Bondoukou, les traditions sénoufo de Korhogo, les lagunes, les parcs nationaux, les villages culturels, la gastronomie, les festivals, le tourisme religieux ou encore les sites écotouristiques constituent autant de richesses capables de séduire des visiteurs venus du monde entier. Pourtant, nombre de ces destinations demeurent insuffisamment organisées, faiblement commercialisées et parfois absentes des circuits touristiques internationaux. Ce constat ne traduit pas un manque de potentiel, mais plutôt un déficit de structuration locale et de gouvernance adaptée.

Les Offices de tourisme : une réforme à considérer

Le Dr Pascald Djadou propose de transformer progressivement les Directions régionales et départementales en Offices régionaux et départementaux du tourisme et des loisirs. Cette proposition mérite une attention particulière. Contrairement à une direction administrative, un Office de tourisme aurait pour vocation de développer concrètement les destinations.

Ses missions seraient notamment de :

  • concevoir des produits touristiques adaptés aux réalités locales ;
  • accueillir, informer et orienter les visiteurs ;
  • promouvoir les destinations sur les marchés nationaux et internationaux ;
  • accompagner les investisseurs et les porteurs de projets ;
  • soutenir les opérateurs touristiques ;
  • fédérer les collectivités territoriales, les communautés locales et le secteur privé ;
  • organiser des événements générateurs de fréquentation et de retombées économiques.

Une telle évolution permettrait de rapprocher les décisions du terrain et de mieux prendre en compte les spécificités de chaque région. Les défis de San Pedro ne sont pas ceux de Korhogo. Les opportunités de Grand-Béréby diffèrent de celles de Yamoussoukro ou de Bondoukou. Une gouvernance de proximité apparaît aujourd’hui comme une nécessité.

Dr Pascald Djadou, Docteur-Ingénieur en Communication et Management du Tourisme

Les collectivités territoriales doivent devenir des acteurs majeurs

Le tourisme est d’abord une affaire de territoire. Les mairies, les conseils régionaux, les chambres consulaires, les hôteliers, les restaurateurs, les agences de voyages, les guides touristiques, les artisans, les associations culturelles et les communautés locales connaissent mieux que quiconque les richesses de leur environnement. Leur implication dans la gouvernance touristique ne devrait plus être une option, mais une priorité. Construire une destination, c’est construire une identité, une expérience et une dynamique économique partagée.

La presse touristique : un partenaire stratégique encore sous-exploité

Au-delà des réformes institutionnelles, un autre acteur demeure encore insuffisamment intégré dans les politiques de développement touristique : la presse spécialisée.

Le tourisme ne se résume pas à des infrastructures ou à des campagnes de communication. Il repose aussi sur la capacité à raconter les territoires, à mettre en valeur leur identité, à informer les voyageurs et à créer une image durable des destinations. En Côte d’Ivoire, les journalistes spécialisés dans le tourisme disposent d’une expertise précieuse. Ils connaissent les enjeux du secteur, suivent les politiques publiques, analysent les évolutions du marché, valorisent les initiatives locales et contribuent à faire découvrir les richesses du pays. Leur travail ne consiste pas seulement à couvrir des événements. Il participe à la construction d’une véritable culture touristique nationale. Pourtant, leur contribution reste encore insuffisamment reconnue.

Influenceurs et journalistes : une complémentarité nécessaire

L’essor du numérique a vu émerger une nouvelle génération de créateurs de contenus et d’influenceurs qui jouent désormais un rôle important dans la visibilité des destinations. Leur audience et leur capacité à produire des contenus attractifs constituent des atouts indéniables. Cependant, si certains bénéficient aujourd’hui d’importants partenariats et d’une forte exposition, cela ne doit pas conduire à marginaliser les journalistes spécialisés, dont la compétence repose sur la rigueur, la vérification des faits, l’analyse et la qualité de l’écriture. L’influenceur crée de la visibilité. Le journalisme construit de la crédibilité.

L’influenceur raconte son expérience. Le journaliste explique les enjeux, contextualise les projets, interroge les politiques publiques, valorise le patrimoine et laisse une trace durable dans la mémoire collective. Ces deux approches ne doivent pas être opposées. Au contraire, une stratégie touristique ambitieuse gagnerait à associer les créateurs de contenus à la force analytique et éditoriale des médias spécialisés. La qualité de la plume, la connaissance du secteur et la capacité d’analyse constituent des atouts stratégiques pour promouvoir durablement une destination.

Construire une nouvelle gouvernance du tourisme

La réflexion engagée par le Dr Pascald Djadou dépasse largement la question du changement de dénomination des Directions régionales. Elle invite à repenser l’organisation du tourisme ivoirien autour de trois piliers complémentaires :

  • un État stratège qui définit les orientations nationales ;
  • des territoires responsabilisés qui développent leurs destinations ;
  • des professionnels, des collectivités et des médias spécialisés pleinement associés à la gouvernance.

Dans cette architecture, la presse touristique ne serait plus seulement un relais de communication, mais un véritable partenaire du développement, capable d’accompagner les politiques publiques, de valoriser les initiatives locales et de nourrir le débat sur l’avenir du secteur.

 Le regard de REPTHOCI.NET

Le tourisme ivoirien est arrivé à un tournant de son histoire. Les investissements sont réels, les ambitions sont affichées et les résultats progressent. Mais l’étape suivante consistera à renforcer la gouvernance locale, à responsabiliser davantage les territoires et à mobiliser toutes les compétences disponibles. La transformation des Directions régionales en Offices de tourisme constitue une piste de réflexion sérieuse. De même, la reconnaissance du rôle des journalistes spécialisés apparaît comme un levier essentiel pour construire une image crédible, cohérente et durable de la destination Côte d’Ivoire.

Une destination ne se développe pas uniquement grâce aux infrastructures ou aux campagnes de communication. Elle se construit par une gouvernance adaptée, des acteurs engagés, des territoires dynamiques… et par des femmes et des hommes capables de raconter son histoire avec compétence, objectivité et passion. C’est à cette condition que la Côte d’Ivoire pourra pleinement réaliser son ambition de devenir une destination touristique de référence en Afrique et au-delà.

Charles Attoungbré

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